Pour mon anniversaire, je me suis fais un bleu. Oh, ce n'était pas prémédité, hein, genre cadeau d'encrier offert à moi-même - non. Rien qu'un coup dans le vent ; et le sang, comme abasourdi ; quittant mon bras en hémorragie, petite violence sous la peau, éclatement mauve et moisie. Mes doigts bourdonnaient, abeilles fuselées à la ruche écartelée - et si choquées, sans maison, sans rien à donner ; foutu le camp, toute notre royale et barbare gelée.
Entre les rayons, j'ai déniché une robe à paillettes blanches, et ça chuintait dans la cabine d'essayage, des toutes petites pastilles lunaires qui froufroutaient - chut chut - quand je la passais en dépliant les bras, très haut, très haut. Elle est un peu courte, mais c'est pas grave, j'ai de jolies jambes, non ?
Quand je l'ôtais par ce même étirement d'infini, la bordure de mes collants opalins faisaient sous mon nombril une longue lèvre nappée. Dans la lisse psyché du magasin, mon corps essayait de me sourire : rictus d'échancrure, nombril en petit nez, grain de beauté en mouche de courtisane Agripine, côtes en pommettes marquées.
Je noyais ses grimaces de tronc joyeux sous un t-shirt bleu-marine, à vous emplir d'une petite houle salée. J'y superposais des rayures bretonnes, dépitée de ne pouvoir prétendre au physique des hommes - jouer à la roulotte russe avec mon amant efféminé, écrire des vers de pédé, cultiver des délires d'opium.
Je jetais la robe astronome sur son cintre ; elle avait cette tendance à me mettre en orbite, me faire décoller comme un satellite, entre Mars et Saturne. On a marché sur la Lune. Vaniteuse, je sortais un billet pour lui déclamer mon amour de terrienne.
Après les caisses, je suis passé dans la grande parfumerie, mouillant des cartons blancs de fragrances volatiles. Je les flanquais en girouettes autour de mon visage, évanescence d'un arôme de madeleine ; et ça me donnait l'impression d'être toute cuite et protégée, heure d'affluence passée au fond d'un four sauvage, tendre et lointaine.
Ce soir, je vais manger du sorbet Cerise & Griottes, avec une petite cuillère, et le même air langoureux que pour les pubs Häagen-Dazs : donc, un peu sotte. Je vais regarder Frida, essayer de comprendre comment elle a fait pour survivre à tous ça : la barre de métal froid qui l'a défloré, ses bébés dans les vases, comme des fleurs de chair inachevées ; toutes ces germinations malsaines au fond de son ventre ; les couleurs du Mexique, ce tango féminin, ses sourcils comme un grand oiseau de proie aquilin.
Et puis, je vais écrire ; des petites histoires amères comme de mauvaises noix. Je vais écrire en écoutant du jazz, parce que je ne connais rien de plus planant que cette lourdeur diffuse de la musique et du français en anaphases. Je planterais la bougie d'anniversaire dans mon bol de glace, cramant des cerisiers givrés à la pointe de ma vie.
Sous mon pull marin et sans épines, mon corps sourit.
Toute embuée, je pars en fumée, comme un bon petit cobaye.
