J’aimais les mots. Ils me rendaient ivre et obsédée, dans leurs globes uniques, les froufrous qu’ils faisaient aux lèvres, la façon dont ils se buvaient, fondus tout contre l’humidité soyeuse de la langue et le rebord glissant des dents.
J’aimais leurs boucles, les arrêtes vives en chandeliers, les éclats que projetaient leurs constructions ; un sillage dans lequel pouvaient luire des visions teintées, gondoles de vapeur reposant dans les criques à l'orée des jardins, rebord perlée des tasses avant d’être rincées, citronniers tendant leurs bras jaunes au travers des murs mitoyens.
Je chuchotais des paroles décousues, cherchant la genèse d’une boisson ; c’était presque un émoi charnel, de dire « ecchymose », en le faisant trainer dans ma bouche, en roulant le « m », en soupirant le « ose ». Il y avait de l’obscénité dans mes litanies. C’est comme ci j’avais toujours été obscène, secrètement viciée par ces sons, ces lumières, ces directions infinies comme autant de ravines creusées dans mon cœur.
J’aimerais y creuser encore comme dans une mauvaise noix.
On trouve au fond des mots la fraîcheur pierreuse des puits, l’eau calme des morts, la muraille souterraine incrustée de rosaces. La beauté et le sens, vécus par eux-mêmes, de l’intérieur.
Et, immergée jusqu’à la taille, distinguant à peine le soleil par l’entrée ronde de la mine humectée, la fillette tâte les saillis de basalte entre lesquels chutent les nouveaux roseaux. Entre ses doigts lentement ils s'émeuvent, avec des grâces de chevelure nattée.


