mardi 3 août 2010

Vin et citronnelle

Depuis le CE2 je n’étais qu’une littéraire, rétive aux équations comme si elles eussent été faites de lèpre, charmant plutôt mes professeurs avec de longues rédactions ; je dépiautais les nuances avec une attention d’orfèvre, j'élaborais cinq phrases pour exprimer une idée qui aurait pu tenir en deux.

J’aimais les mots. Ils me rendaient ivre et obsédée, dans leurs globes uniques, les froufrous qu’ils faisaient aux lèvres, la façon dont ils se buvaient, fondus tout contre l’humidité soyeuse de la langue et le rebord glissant des dents.

J’aimais leurs boucles, les arrêtes vives en chandeliers, les éclats que projetaient leurs constructions ; un sillage dans lequel pouvaient luire des visions teintées, gondoles de vapeur reposant dans les criques à l'orée des jardins, rebord perlée des tasses avant d’être rincées, citronniers tendant leurs bras jaunes au travers des murs mitoyens.

Je chuchotais des paroles décousues, cherchant la genèse d’une boisson ; c’était presque un émoi charnel, de dire « ecchymose », en le faisant trainer dans ma bouche, en roulant le « m », en soupirant le « ose ». Il y avait de l’obscénité dans mes litanies. C’est comme ci j’avais toujours été obscène, secrètement viciée par ces sons, ces lumières, ces directions infinies comme autant de ravines creusées dans mon cœur.

J’aimerais y creuser encore comme dans une mauvaise noix.

On trouve au fond des mots la fraîcheur pierreuse des puits, l’eau calme des morts, la muraille souterraine incrustée de rosaces. La beauté et le sens, vécus par eux-mêmes, de l’intérieur.

Et, immergée jusqu’à la taille, distinguant à peine le soleil par l’entrée ronde de la mine humectée, la fillette tâte les saillis de basalte entre lesquels chutent les nouveaux roseaux.
Entre ses doigts lentement ils s'émeuvent, avec des grâces de chevelure nattée.


mardi 29 juin 2010

Light & Shadow

...c’est comme une aube lente à l’intérieur, un horizon infusé de lumière, une infiltration progressive au fond du ventre. La lueur enfle, devient zénith. Une douleur, une fulgurance. C’est le moment où il faut se tendre, résister, ne pas flancher sous la verticalité du vide. Un éclair fourmillant vous fend en deux, l’envie est sidérante, elle vous désarticule jusqu'aux chevilles.

Et puis, la machinerie s’arrête. La faim est une notion étrangère, il n’y a plus que des interrupteurs tournés vers des rangs d’ampoules éclatantes. Ce cap aveuglant au centre du corps est contourné, le reste est une dérive inerte où les sens passent en automatique. Des miasmes iridescents s’éparpillent de partout, comme la radioactivité après la bombe atomique : diffuse, inaltérable, elle enjambe toutes les frontières de l'être, contamine les lacs en se mirant sur leurs ondes polies - mirages sublimes, rêveries d'Hypo et de Glycémie. Le crépuscule est cette brume étourdissante, la Nuée, toute cinabre et chargée de poussière...

Le soir, la lumière lasse, elle est trop vive, elle traverse les paupières. On s’attelle à ce devoir usuel pour lequel le ventre semble rétif et chagrin : un dîner, une boisson, un dessert. Les étincelles sont absorbées par le cœur. La nourriture teinte, elle ombre les creux, farde les contours. C’est comme un pinceau d’encre très noir rincé dans une eau limpide. Un filament de ténèbres s'y détache, avant de prendre la pleine possession de sa vitreuse ondoyante.


Quand le clair/obscur envahit les entrailles, est-il possible de s'en défaire un jour ?

You’re staring me with your inside eyes

dimanche 28 mars 2010

This heaven gives me migrain

Il y avait bien, au commencement, quelque chose d'enchanteur et de niaiseux dans l'acte d'écriture : les phrases enfilées les unes aux autres tissaient des chrysalides au bord de l'esprit, des Wonderland vaporeux où les lapins ont le pelage de neige et les iris roses comme des dragées de mariage, où les champignons dépassent la taille des filles et montrent leurs jupons dentelés sous leurs coques semées d’ambre et de vermeille.

Et puis, écrire est devenu « cette envie de pisser ». Les contractions vers le bas, les crampes, presque envie d’en pleurer, tellement ça pèse, là, au Sud du corps, comme un détroit dilaté d’eau sale. Les mots m’empêchent de dormir, brûlent dans mon épine dorsale, et me tiennent, comme corsetée d’aiguilles, leçon de droiture – stoïque, stoïque, stoïque – en spirale de braise et les yeux grands ouverts dans le noir.

The problem of leisure, what to do for pleasure.

dimanche 7 février 2010

A wind's daughter




« On peut disparaître ici sans même s'en apercevoir. »

La fille du vent




lundi 1 février 2010

Patricia Lee Smith


Patti c'est ma maman avec ses longs cheveux roux, et son pull trop grand de hippie, et son regard de seize ans en noir et blanc, montant dans le bateau à Amsterdam.

Patti c'est le tatouage délavé sur le bras de mon père, une dent brisée et jaunie dans son sourire, sa veste immense, lourde comme une peau morte, ses grandes lunettes de vue, une moustache mousseuse au fond d'un verre de Leffe Blonde, des odeurs de pommes flamandes dans le cuir marron.

Patti dans free money, c'est nous voulant gagner à la loterie, attraper toutes les perles de l'océan, et s'acheter toutes les choses dont nous avons besoin pour être libre. S'acheter un jet privé, et monter dans un avion le long du Jet Stream, passer à travers la stratosphère, et jeter un coup d'œil sur les planètes et se décrocher, là où c'est profond et chaud, l'Arabie.

Patti dans elegie, c'est la mémoire qui tombe, comme de la crème dans les os, et elle ne sait pas quoi faire, sa tête hurle, et elle boit, et elle respire ; trompette, violon ; dans l'air empli de tes mouvements, et il y a bien quelque chose dont elle puisse rêver ce soir.

mardi 19 janvier 2010

Comptines polaires

La première neige est tombé en grappe au-dessus de la bouche de métro, quelle surprise. Après les rails de nuit et des vas et viens de fer, des flocons faisaient une pluie au sortir de l'escalator. Au dehors de l'haleine souterraine, des roulis et des échos de galerie, un ciel gonflé s'émiettait doucement autour des réverbères, pollinisant la lumière de leurs particules flottantes.

J'ai attendu longtemps je crois. Le froid et la nuit s'infiltraient sous mon manteau, silence molletonné de décembre nocturne.

Quand l'ampoule a claqué, toutes les maisons se sont éteintes en même temps. Sans doute sommes-nous monté en circuit, comme dans les schémas de science-physique au collège : blouses éclatantes, éclosions frontales, électrons crayeux sur tableaux noirs. Si l'un cède, tout le monde craque.

Il y a des trouilles qui font plus froid que la chute centigrade du thermostat. Tout faisait sombre. Le quartier entier s'ensevelissait lentement, et plus aucun réverbère allumé sous ma fenêtre, des étoiles crevées en série, des galaxies mortes dans la rue. Je pensais à Barjavel, je nous voyais demain, cadenasser les corps de nos voisins dans le congélateur, pour survivre à l'hiver sans électricité.

La neige était noire comme de la suie sur les toits, nos cheminées immobiles avaient fumé plus que les usines du monde. Une lueur un peu translucide émanait du ciel lui-même. Lesté de flocons, encore tout imprégné des luminaires urbains, il diffusait sa phosphorescence ambrée au-dessus d'un quartier enduit de charbon.

Nos petits bourgeois dormaient. Une fille blanche et inquiète regardait par la fenêtre de sa chambre.

When the ice begins to thaw

samedi 9 janvier 2010

Certains passages me hantent

« Je me souviens mal des jours. L'éclairement solaire ternissait les couleurs, écrasait. Des nuits, je me souviens. Le bleu était plus loin que le ciel, il était derrière toutes les épaisseurs, il recouvrait le fond du monde. Le ciel, pour moi, c'était cette traînée de pure brillance qui traverse le bleu, cette fusion froide au-delà de toute couleur. Quelque-fois, c'était à Vinhlong, quand ma mère était triste, elle faisait atteler le tilbury et on allait dans la campagne voir la nuit de la saison sèche. J'ai eu cette chance, pour ces nuits, cette mère. La lumière tombait du ciel dans des cataractes de pure transparence, dans des trombes de silence et d'immobilité. L'air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière. La nuit éclairait tout, toute la campagne de chaque rive du fleuve jusqu'aux limites de la vue. Chaque nuit était particulière, chacun pouvait être appelée le temps de sa durée. Le son des nuits était celui des chiens de la campagne. Ils hurlaient au mystère. Ils se répondaient de village et village jusqu'à la consommation totale de l'espace et du temps de la nuit. »